L’âme des vieux meubles

Les vieux meubles qui sont sortis de la maison pour être envoyés au chalet devraient s’estimer privilégiés. Ils se voient ainsi offrir une seconde chance, un sursis. Ces objets devraient se réjouir de leur bonne fortune. Les abat-jours un peu défraîchis et les nappes en plastique quadrillées ne seraient plus tolérés ailleurs qu’au chalet, où les livres qui traînent devraient se dire contents d’être lus avec lenteur lors de tristes après-midi pluvieux, avec une ferveur et un plaisir que leur envieraient des rayons entiers chez n’importe quel libraire. Et que dire de ces jeux de société qui traînent sur l’étagère du chalet, Scrabble usé ou Monopoly taché, ces jeux qui, ailleurs, ont de la difficulté à se trouver une société, mais qui deviennent ici, au chalet, des jeux bien aimés.

 

Le chalet est le paradis des oubliés, le royaume de la deuxième chance et de la prolongation bienveillante, un modèle de compassion et de miséricorde. C’est là que se retrouvent tant d’éclopés de la vie: tournevis un peu croches, sandales déformées et vaisselle fêlée. Au chalet, les meubles fatigués peuvent terminer leurs jours dans le calme et les vieux outils peuvent encore se rendre utiles. Pratiquement, tout y est toléré et accepté, n’importe quoi devient précieux. Aux choses qui ont déjà servi, on accorde ici le privilège de durer encore.

Cela explique pourquoi, au chalet, l’on ne rencontre que des objets satisfaits et contents. C’est pourquoi tant de gens se plaisent à répéter que l’atmosphère y est bonne et que leur chalet respire le bonheur serein de la tranquillité intérieure. À tel point que je me prends parfois à souhaiter que le temps venu, j’obtienne le privilège d’éviter les maisons de retraite, et que fatigué je puisse prolonger ma carrière doucement paisible dans un chalet lointain.

Un mode de vie singulier

Le chalet semble avoir sur certains l’effet d’une véritable potion magique. Il les métamorphose. Des gens pourtant normaux et tranquilles modifient complètement leur comportement dès qu’ils approchent du chalet. La discipline fait place au délabrement: des gens habituellement bien mis, du coup, cessent de se coiffer et de se raser pour adopter l’allure défraîchie et déguenillée du chandail troué, du lacet rattaché ou de la chemise sortie du pantalon froissé. des individus généralement polis et soucieux de leur alimentation, soudains oublient leurs bonnes manières et se mettent à manger à toute heure, n’importe quoi, souvent avec les doigts. Sous prétexte qu’au chalet, tout est différent. La vie y serait moins contraignante, plus simple, les jeunes diraient: plus « relax ».

Il existe donc un contraste frappant entre la vie ordinaire et la vie de chalet. Tous en conviennent. De plus, tous connaissent les valeurs thérapeutiques du chalet. Car depuis au moins deux siècles, les Occidentaux vantent les mérites du fait de quitter la ville pour aller, à l’occasion, passer quelque temps à la campagne, de préférence au chalet. L’air pur, le calme, l’activité physique, les petits oiseaux, l’odeur des grands espaces, le sommeil réparateur, le fait de se retrouver en famille, de se retrouver comme couple, de se retrouver soi-même, tout cela, dit-on, détend et fait du bien. Les apôtres du chalet sont des prédicateurs intarissables. Et d’autres ajoutent que la rupture de la routine est tout à fait saine et recommandable. Ils y voient la fonction essentielle des vacances: interrompre la routine pour autre chose, se consacrer à l’inhabituel, afin de mieux reprendre le travail par la suite. Bref, on nous décrit le chalet comme une compensation, une sorte d’infirmerie pour ouvriers fatigués et donc comme la condition essentielle à la reprise de la besogne hebdomadaire.

LACS ET CHALETS

[1]  Extrait d’un texte de Bernard Arcand et Serge Bouchard, Anthropologues.

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